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L’audit sur les sociétés de transport mis à mal par un expert en comptabilité

Jeanne Corriveau

26 mars 2026

Quoi retenir

  • L’audit sur les sociétés de transport suggérait 346 millions de dollars d’économies, mais un expert remet en question ces calculs.

  • Samuel Sponem doute de la méthode de classification des sociétés de transport basée sur des critères de coût.

  • RCGT soutient que l’audit était rigoureux et validé par les sociétés de transport et l’Autorité régionale de transport métropolitain.


L’audit sur la performance des sociétés de transport réalisé en 2024 à la demande de Québec est mis à mal par un expert en comptabilité de HEC Montréal. Dans une analyse dont Le Devoir a pu prendre connaissance, Samuel Sponem remet en question les méthodes de calcul utilisées par la firme Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT), qui tendent à surévaluer les possibilités d’économies à réaliser en transport collectif.

Dans son audit, la firme avait suggéré une révision des pratiques dans les 10 principales sociétés de transport et à l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) de manière à dégager des économies pouvant atteindre 346 millions de dollars. Depuis, le gouvernement caquiste s’est appuyé sur cet audit pour inciter les sociétés de transport à se serrer la ceinture. Il y a deux semaines, le candidat à la chefferie de la Coalition avenir Québec, Bernard Drainville, l’avait même évoqué pour plaider en faveur d’une privatisation de certaines lignes d’autobus.

Or, les documents produits par la firme RCGT soulèvent des interrogations chez Samuel Sponem, professeur titulaire au Département des sciences comptables de HEC Montréal. À la demande du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), l’expert a épluché les 515 pages de documents pour réaliser une analyse comptable. Les conclusions auxquelles il est arrivé ont été rédigées de manière indépendante du SCFP, tient-il à préciser.

Son analyse s’est heurtée à plusieurs écueils compte tenu de l’absence de certaines données, indique l’expert. À titre d’exemple, des 346 millions de dollars d’économies possibles suggérées par la firme, une somme de 180 millions correspond à celles qu’ont elles-mêmes identifiées les sociétés de transport. Mais, en raison d’ententes de confidentialité, ces sources d’économie ne sont pas détaillées dans le rapport de RCGT. « On peut se demander si certaines sources d’économie ne sont pas comptées deux fois », écrit Samuel Sponem dans son analyse.

Il reste donc 166 millions de dollars d’économies possibles que le chercheur a voulu vérifier. Mais plusieurs éléments l’ont fait sourciller.


M. Sponem s’interroge notamment sur la méthode utilisée pour mesurer la performance des sociétés de transport. Trois critères ont été pris en compte, soit le coût kilométrique des autobus, le coût par déplacement et le coût horaire. Or, les sociétés qui se classent le mieux sont celles qui opèrent dans des secteurs à faible densité où les autobus roulent à plus grande vitesse. « On peut se demander si la méthode retenue dans le rapport permet réellement de distinguer les sociétés les plus performantes et si les sociétés les plus performantes peuvent constituer un modèle pour les autres », écrit-il.

Dans son audit, RCGT avançait aussi que le recours à la sous-traitance était susceptible de permettre des économies pouvant atteindre 72 millions en se basant notamment sur le coût horaire d’Exo, un opérateur qui sous-traite ses services d’autobus. « Plus de 50 % des économies viendraient de la STM. Ces économies semblent cependant difficiles à réaliser car elles s’appuient sur le coût horaire d’Exo, une société qui opère dans un territoire à faible densité de population, avec des autobus qui roulent à une vitesse moyenne bien plus élevée que les autres sociétés de transport », note le chercheur.

Le rapport de RCGT est bien documenté, mais certains calculs manquent de clarté, estime Samuel Sponem en entrevue. « Il y a un certain nombre d’hypothèses qu’ils ont faites qui sont à mon avis discutables. » Dans ce contexte, ajoute-t-il, il peut être difficile pour les sociétés de transport d’appliquer les recommandations.

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Sous-traitance

Les observations de l’expert concernant les coûts kilométriques sont de nature à confirmer les doutes qu’avait le SCFP, qui est préoccupé par la sous-traitance. « En aucun temps on ne prend l’aspect qualitatif. Les sociétés ont des critères qualitatifs qui sont beaucoup plus grands que les opérateurs privés », avance Dominic Aubry, coordonnateur du secteur du transport terrestre au SCFP. Le mois dernier, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques avait aussi critiqué les recommandations de RCGT sur la sous-traitance.

M. Aubry reproche notamment à RCGT d’avoir omis d’examiner les économies qu’aurait pu générer la restructuration de la gouvernance sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal. Depuis la création de l’ARTM, les trois sociétés de transport du territoire (Montréal, Laval et Longueuil) ont vu leur rôle réduit à celui d’opérateur, mais elles ont maintenu leurs conseils d’administration. « Il faudrait qu’ils regardent le transport comme un service au même sens que la santé ou l’éducation, et non pas qu’ils regardent comment on fait pour rentabiliser le transport. Comparer le public au privé est une fausse bonne idée », ajoute-t-il.

Une étude « rigoureuse »

Informée des observations de Samuel Sponem, RCGT soutient que toutes les données de son audit ont été validées, à diverses étapes du processus, par les sociétés de transport et l’ARTM. « Les sociétés de transport et l’ARTM nous ont donné accès à des données auxquelles le public n’a pas accès pour nous permettre de produire une étude rigoureuse, en fonction de toute l’information disponible et partagée par les différentes équipes », indique RCGT dans un courriel.

La firme ajoute qu’elle n’avait pas à analyser la qualité des services des sociétés de transport pour mesurer leur performance, car cela ne figurait pas dans le mandat reçu du gouvernement. « Certaines affirmations contenues dans l’analyse laissent croire à une méconnaissance des mécaniques budgétaires et de financement des organismes municipaux dans un contexte québécois », souligne RCGT.

© 2025 Association pour le transport collectif de Laval.

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